Le travail ou comment échapper aux conséquences négatives du cycle vital?

Publié le 23 Octobre 2014

On travaille pour satisfaire nos besoins, puis nos désirs. Le travail est donc une contrainte biologique, puis une nécessité anthropologique. Dans la modernité, il implique l'homme dans une course effrénée à la consommation Le projet de Hannah Arendt est de redonner une vraie place à la vita activa ( vie active, de l'action des hommes) alors que la tradition philosophique antique avait conféré toute la valeur à la vita contemplativa ( la vie de l'esprit, la vie contemplative). Dans la condition humaine, la vie active se décline selon trois types d'activité : le travail, l’œuvre, l'action. L’œuvre consiste en l'édification d'un monde d'objets par un processus de réification, de chosification c'est-à-dire de la constitution d'un monde d'artefacts à partir de la pensée humaine qui tente de maîtriser la nature. L’œuvre affirme dans ce projet une intelligence et offre le spectacle de la domination de la nature. Elle se caractérise par une finalité repérable. Elle dure et pourra être utilisée par les générations suivantes. Par sa pérénité, l'oeuvre construit un monde proprement humain qui est légué de génération en génération. Nos édifices religieux, nos œuvres d'art, nos techniques de fabrication, nos machines, notre architecture montrent aux hommes le visage de leur génie et de leur intelligence. L'action, elle, vise à dévoiler celui qui la fait car elle est toujours improbable, imprévisible et irréversible car surgissant au cœur d'un réseau humain de relations qui, à la fois, la rend unique, l'affecte et en même temps, elle cause la modification de ce même réseau. En ce sens, on est acteur de sa vie dans notre petit périmêtre d'existence mais pas auteur puisque nous sommes au cœur d'interractions qui nous dépassent de par leur nombre et leur complexité. Ainsi, l'action fait histoire, laisse des traces, modifie la vie des groupes humains. Quant au travail, il fabrique des fruits périssables, consommables et dont le sens est de nous maintenir en vie, de satisfaire nos besoins. En ce sens, le temps de son effectuation est éphémère, cyclique puisqu'il faudra refaire inlassablement les tâches du travail pour survivre. En ce sens, le travail nous enchaîne à la matière, il nous contraint à la production ; il ne vise que notre condition biologique d'être vivant, d'animal laborans. Il est donc contraire à une vie proprement humaine , celle de la vita contemplativa qui vise notre condition d'être pensant libre, d'animal rationale. Hannah Arendt insiste par conséquent sur l'origine biologique aliénante du travail : il provient d'une inflexible nécessité. Cette origine pèse encore sur nous aujourd'hui : gagner son pain quotidien, voilà ce que le corps exige de nous, nous privant d'autres activités plus épanouissantes. L'auteur de la Condition de l'homme moderne va exposer une solution historique à cette aliénation de notre être. Le rôle, la fonction et la définition de l'esclave dans les civilisations grecque et romaine permet d'éviter de vivre contraint par cette nécessité. Comprenons alors qu'il n'y a pas des hommes libres parce qu'il y a des esclaves mais des esclaves parce qu'il y a des hommes libres (1). Mais que reste-t-il aujourd'hui de ce travail comme activité qui prive l'être de sa nature libre ? Dans la modernité, le travail, grâce aux machines et à la technologie, produit des biens en abondance et fait disparaître l'usage de l’œuvre au profit de la consommation d'un bien. On produit, on consomme, on détruit. Ce cycle occupe l'essentiel du temps de la vie des hommes modernes. Il ne laisse donc pas de place ou peu pour ce qui pourrait être un autre sens à leur existence, un sens contemplatif où les valeurs humaines (beau, bien, vrai) seraient des repères et les buts de nos actions. Hannah Arendt le souligne négativement d'ailleurs quand elle s'interroge sur une éventuelle libération du travail par les machines : que pourraient bien faire les hommes qu'on aurait privés de travail puisque précisément ils ne sont QUE des travailleurs (2)? Notre question devient alors celle de savoir ce que la philosophie peut penser pour nous aider à combattre ce cycle liberticide ? Sans doute faut-il essayer de faire comprendre que consommer relève de la même nécessité que celle de la satisfaction des besoins. Le travail en lui-même consomme une énergie, exige son renouvellement. Même les œuvres, sous la forme des objets techniques, ont été dévorés par la voracité de la consommation. L'homme a donc l'attitude du consommateur parce qu'il entretient un rapport à son environnement dicté par la satisfaction vitale,qui, par la puissance des techniques a investi tous les champs de l'existence. Certains pourraient critiquer cette position en opposant au besoin vital nécessaire le plaisir contingent. Cela ne me semble pas convaincant dans la mesure où si le besoin nous entraîne dans un cycle, le désir lui nous engloutit dans une spirale de l'insatisfaction parce qu'il nous en faut toujours plus pour maintenir, un tant soit peu, les satisfactions temporaires qu'il permet. Dans les deux cas de figure, se trouve conforté le processus production/consommation/destruction. Concrètement, en tant que consultant, je cherche à susciter une lucidité sur la rapidité de ce cycle, sur l'enfermement qu'il incarne et surtout de faire réfléchir l'individu aux alternatives possibles. Le but du travail est de consommer ; la consommation détruit et il faut alors travailler davantage. Posons cette question au travailleur qui consomme : pourquoi ces heures supplémentaires ? Que faites-vous de votre salaire ? Que vous contraint à faire votre mode de consommation ? Et surtout, que reste-t-il de vous dans ce cycle infernal ? Il faut, au fond, parvenir à opposer dans l'esprit des travailleurs l'éphémère insipide, futil, superficiel d'une consommation qui ne s'inscrit nul part au désir que nous avons tous de laisser une trace, de nous inscrire dans le monde et de contempler notre présence hors de nous. Ceci suppose une réorientation de notre consommation : elle doit aider à l'édification d'un sens qui cherche une permanence. La qualité de l'achat des œuvres doit se substituer à la quantité de l'achat des biens de consommation. La solution réside peut-être dans une recherche de soi dans la permanence d'un monde que l'on édifie par ses achats. Pensons à son chez soi dont on espère toujours qu'il reflète ce que nous sommes.

 

NOTES:

 (1) Dire que le travail et l'artisanat étaient méprisés dans l'antiquité parce qu'ils étaient réservés aux esclaves, c'est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse : ils jugeaient qu'il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. C'est même par ces motifs que l'on défendait et justifiait l'institution de l'esclavage. Travailler, c'était l'asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu'en dominant ceux qu'ils soumettaient de force à la nécessité. La dégradation de l'esclave était un coup du sort, un sort pire que la mort, car il provoquait une métamorphose qui changeait l'homme en un être proche des animaux domestiques.

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Prologue, p37, Presse Pocket, Calmann-Lévy.

 

(2)-C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité…C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des plus hautes activités et des plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Prologue, p37, Presse Pocket, Calmann-Lévy.

Rédigé par Bruno Guitton

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