Marc-Aurèle en entreprise.

Publié le 4 Avril 2018

Dans le discours sur toute réalité, il est utile de distinguer deux catégories d'énoncés: les énoncés constatatifs ou descriptifs et les jugements d'appréciation ou de valeur. Pourquoi? Sans doute parce qu'il arrive souvent que les problèmes ou souffrances proviennent d'une confusion entre les deux. En effet, l'on peut légitimement penser que c'est bien de l'importance que l'on attribue à un événement que provient notre attitude à son égard. Parce que celui-ci est jugé bon ou utile, nous nous en réjouissons, mauvais ou inutile, nous en souffrons. Or les valeurs fondent une appréciation, convoquent notre raison morale à juger et provoquent des réactions subjectives.Mais cette évaluation est risquée pour notre bien-être parce qu'elle conditionne notre positionnement face au réel qui n'est plus perçu, décrit, appréhendé dans sa factualité mais enfermé dans une catégorie. Le discours devient alors un outil de classement, d'étiquetage et donc de fermeture ou de clôture de soi face au monde. Pour éviter, dans un premier temps, cet écueil, la méthode dite de "division de la notion" du philosophe Marc-Aurèle nous permet de neutraliser le langage et donc de ne pas en pâtir. Une notion n'est en réalité qu'un énoncé constatatif. Ainsi,"mon manager m'a parlé durement en me rappelant que je n'avais pas fini ma tâche à l'heure exigée" se décompose en 1° Mon manager m'a parlé (définition de la parole comme un signifiant formulé dans des sons qui me sont adressés) 2° Il m'a rappelé un fait (définition de rappeler comme acte qui énonce de nouveau un fait comme souvenir). Voilà une réalité réduite à sa dimension de réalité. Le problème rencontré vient de la présence dans la phrase de l'adverbe "durement" qui ne décrit pas un fait mais propose une évaluation comme si elle était constatable universellement (le manager pourrait parler ainsi habituellement car c'est SA manière de parler). Or il s'agit d'une appréciation subjective dont je souffre. Cette appréciation dépend totalement de moi. En supprimant le "durement", il ne reste que le fait vis à vis duquel je prendrai position en agissant (terminer mon travail à l'heure) sans éprouver les sentiments d'injustice ou d'indignation,conséquences de mon évaluation.

En réduisant les événements à leur contenu objectif, on parvient à éliminer la charge émotionnelle qu'on leur a conférée ou la charge symbolique qu'on leur attribue.

A méditer pour 1°identifier la réalité d'un problème 2°ne le réduire qu'à ce qu'il est 3°le neutraliser.

BRUNO GUITTON

Annexe. Cas de Caton qui reçoit une gifle: il nie qu'il ait subi une injure, puisqu'il parvient à scinder les deux éléments que sont le coup reçu sur sa chair (analogue à un fort souffle de vent) et la charge symbolique liée à ce geste (la volonté d'humiliation). D'une certaine façon, Caton n'a pas vécu l'événement "gifle", il ne reconnaît que le fait d'avoir reçu un coup. Christelle Veillard, Les Stoïciens, une philosophie de l'exigence, ch6 p87, Ed.Ellipses.

Rédigé par Bruno Guitton

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