Présentation de l’Atelier de Philosophie

Publié le 24 Août 2007

Présentation de l’Atelier de Philosophie

 

L’atelier est un lieu d’analyse où une quinzaine de participants décident, avec l’aide d’un professionnel de la philosophie, de construire ensemble une problématique, par élucidation des termes d’une question et de proposer son traitement rationnel et raisonnable à partir du dégagement des hypothèses logiques de solution.

La première séance débute par la circonscription rapide des objets mêmes de la réflexion philosophique. Les quatre questions kantiennes de la Logique (1800) nous paraissent une excellente petite synthèse pour résumer brièvement les préoccupations fondamentales de l’interrogation philosophique : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ?  La question qui sera choisie par l’assistance comme notre objet d’étude doit donc pouvoir être classée dans ces quatre catégories.

Mais il est nécessaire de compléter cette entrée en matière par les quelques règles de fonctionnement de l’atelier : écoute mutuelle, silence comme condition de la réflexion et de la concentration, réponse concise aux questions du philosophe et des participants, respect des consignes qui tentent de faire travailler certaines compétences (cf. Définir, Expliquer, Critiquer, Argumenter, Illustrer).

 

A proprement dit, l’atelier commence véritablement par les propositions d’interrogations de certains participants qui vont être, après leur vérification philosophique par le médiateur, soumises au vote des participants. On analysera la question qui aura recueilli les faveurs de la démocratie.

Le premier travail consiste à la problématiser par une étude du sens des termes qui la composent. Chaque définition de termes doit donner lieu à un remplacement dans l’énoncé afin de faire progresser son intelligibilité. A chaque élucidation, un dialogue a lieu entre les participants pour évaluer son importance, son  urgence et pour juger très rapidement et sans approfondissement du caractère incertain et simplement probable des réponses envisageables. Nous serons donc sûrs d’être en présence d’un problème lorsque notre interrogation sera reconnue comme nécessaire, universelle, essentielle à notre existence et ouvrant la possibilité d’un débat contradictoire.

 

Une fois la problématique dégagée, le médiateur demande une idée qui soit un argument permettant de justifier l’une des deux thèses valant comme réponse. Le rôle du philosophe est d’assurer une médiation entre la parole d’un intervenant et celle des autres en orientant le dialogue vers une mise à l’épreuve du discours proposé. Cette première idée doit d’abord appeler des clarifications : l’idée avancée pour répondre au problème est-elle intelligible, comprise par tous ? Le médiateur ouvre l’espace de questions dont l’unique finalité est d’en déterminer le sens exact. Il s’agit de l’étape de la compréhension. Il faut, pour cela,  définir les mots importants qui y figurent ou reformuler dans un travail de synonymie son sens. Une fois comprise par le groupe, l’on doit vérifier qu’elle est bien appropriée à la recherche en cours : sert-elle le traitement de la problématique ? N’est-elle pas hors sujet ? Il s’agit de l’étape de la validation. Si elle est recevable, nous pouvons aborder le moment de sa critique. Il s’agit de l’étape de l’évaluation critique. En effet, voyons si sa signification rend raison de la position adoptée et de la réalité vers laquelle elle fait signe. Signalons que cette critique est dans le sens hégélien interne à l’idée elle-même. Il est interdit d’aller convoquer d’autres arguments extérieurs pour les confronter à l’idée examinée dans un pur jeu d’opposition formelle qui se révélerait très rapidement fort stérile.

Si ce test de falsifiabilité échoue, il sera demandé aux participants de bien vouloir repérer sa réalité par des exemples significatifs. Comment et en quoi l’idée s’incarne-t-elle ? C’est l’étape de l’illustration qui montre que la philosophie est toujours une pensée du réel et non un ensemble d’abstractions vides.

Si le travail a été correctement effectué, gardons précieusement cette idée comme un acquis de l’analyse, et si tel n’est pas le cas,  proposons une autre piste possible.

Lorsque le dialogue est parvenu à établir deux idées fondant une même thèse (soyons humble et modeste dans un premier temps), c'est-à-dire une  position théorique fournissant à la problématique sa solution, le groupe fait une pause pour schématiser sa progression et articuler ces deux idées. Quel est le type de relation entre les deux ? Cause Conséquence, Déduction,  Induction, Implication, etc.… L’ordonnancement du discours suppose de solides articulations du discours.

Pour finir cette première partie de l’atelier, il sera demandé à un participant de refaire la démonstration en essayant de ne rien oublier de notre travail commun.

 

Cette première thèse formulée synthétiquement, il est demandé au public de faire l’épreuve du Malin Génie, c'est-à-dire de la radicalité du doute. Rappelons en cela cette belle invention cartésienne de la seconde Méditation Métaphysique. Pour maintenir le doute face au danger du retour des préjugés et des fausses opinions, Descartes invente une fiction métaphysique : le malin génie, monstre dont la puissance n’a d’égal que sa méchanceté : Je supposerai donc, nous dit Descartes, non pas que Dieu, qui est très bon et qui est la souveraine source de vérité, mais qu’un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper. Il sera proposé aux mêmes intervenants qui ont tenté de fonder la thèse précédente de se mettre au service d’une autre, diamétralement contraire, de la même façon que le Malin Génie me fait penser que mes idées du réel et de mon propre corps, dont j’ai normalement une certitude absolue dans une thèse d’opinion, ne sont que chimères, entraînant par là même la naissance d’une position autre comme autre position. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes les autres choses extérieures, ne sont rien que des illusions  et rêveries dont il s’est servi pour tendre des pièges à ma crédulité : je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens…Que ne faut-il radicalement douter pour annuler pareille savoir et pour s’ouvrir à l’altérité ? Ce dédoublement de la pensée par elle-même dans un effort qui lui restitue son pouvoir d’être autre que ce qu’elle est, doit amener à construire deux autres idées, matrices de l’antithèse. Les mêmes étapes de la compréhension, de la validation, de la critique et de l’illustration doivent être reparcourues pour, au final, réfléchir et dégager la relation logique qui éventuellement les articule. Là encore, un des participants se chargera d’un résumé précis de la construction de cette deuxième thèse.

 

Ce travail, qui, suivant la qualité de l’analyse et donc la diversité des groupes de réflexion, peut nécessiter plusieurs séances d’une heure (à partir de notre propre expérience, de deux à quatre) doit déboucher sur l’engagement. Penser, c’est vouloir penser, donc choisir celle des deux positions théoriques qui répond le mieux à la question ou vaut comme la solution la plus adéquate à la problématique. Existe un devoir implicite de se déterminer face aux travaux de l’analyse. Le philosophe Alain y attachait une grande importance : C’est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée ; car celui qui ne se dit pas finalement : « Que dois-je penser ? » ne peut pas être dit penser. La conscience est toujours implicitement morale ;(1). Or la difficulté de l’engagement réside dans « le mieux » et « le plus adéquate » énoncés précédemment… En fonction de quel critère l’engagement doit-il se déterminer ? Est-ce une valeur : l’Utile, le Bien, le Vrai, le Beau ? Est-ce la capacité d’une thèse à rendre raison de la réalité ? Est-ce le pouvoir de transformation du réel qu’une théorie peut receler ? Est-ce sa disposition à créer un consensus social pacifique ? Est-ce la recherche d’un bonheur parfait et durable ? etc. Ceci sera l’objet du dernier « tour » d’analyse.

Cette phase du travail est complexe car elle joue à plusieurs niveaux. D’abord, elle donne sens aux deux thèses en réfléchissant le ou les principes qui les conditionnent ; ensuite, elle discute ces mêmes principes afin de leur donner sens. Sommes-nous en présence d’un principe unificateur, absolu, objectif, unique, anhypothétique, qui éclaire ce qu’il conditionne ou est-il problématique lui aussi parce que relatif, changeant, contextuel et subjectif ? Là encore, les compétences de définition ( pour comprendre), d’explication (pour valider) , de critique  (pour évaluer) et d’illustration (pour « réaliser » l’idée) sont convoquées positivement.

 

Pour conclure, résumons les objectifs de l’Atelier de Philosophie :

1- Construire ensemble une problématique et employer les mots avec pertinence et précision.

            2-  Dégager des hypothèses de réponse et les argumenter par un travail collectif.

            3-  User raisonnablement du pouvoir critique de l’esprit.

4-  Articuler un discours qui vise à légitimer ce qu’il avance dans une communauté de recherche.

5-  Réfléchir les raisons d’un engagement et donc ce qui conditionne les thèses.

 

BRUNO GUITTON

 

NOTE :

1- Alain, Définitions, Les Dieux, La Pléiade, Gallimard.

 

 

 

Rédigé par Bruno Guitton

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