Pourquoi faire de la philosophie au coeur de la Cité?

Publié le 25 Août 2007

Pourquoi faire de la philosophie au coeur de la Cité? 
 

La postmodernité a vu une demande accrue de philosophie. Des phénomènes comme les cafés philo, les ateliers, la philosophie pour enfants, etc. sont autant de symptômes que notre temps présent remet au goût du jour la réflexion philosophique à qui l’on présente une demande. Demande d’analyse, de pensée, de réflexion sur des thèmes profonds, reconnus depuis 27 siècles comme ceux de la philosophie mais qui s’éclairent d’une lumière nouvelle, dans une époque inédite.

C’est que le sujet postmoderne est dans la détresse. Véritable sujet autoréférentiel, en quête de jouissance et de satisfaction, il est au cœur d’un très grand bouleversement de notre histoire. Le monde figé dans ses valeurs religieuses a connu l’épreuve du désenchantement. Dieu est vraiment mort.[1] Le monde de la loi morale et de ses repères absolus vacille sur ses fondements. Le sujet post-moderne erre dans le « on » de la sphère médiatique. Cablé et connecté, livré à lui-même, et surtout abandonné par ses certitudes, il sait qu’il est dans un moment de grande transition.[2] Perdu dans un univers virtuel, le sujet se sent seul et peine à rencontrer autrui, tant il est pris dans le mouvement de son égotisme. Nulle référence dans le ciel déserté des valeurs n’est plus pour lui évidente. A la place du savoir, il a mis l’information et son bombardement hypnotique d’images. A la place de l’écoute de l’autre et de la volonté de bien penser, il trouve les différents prêts à penser de l’opinion journalistique triomphante. A la place de l’angoisse de la mort, il a mis l’espérance de vie en constante augmentation. A la place d’un avenir source d’aléatoire et de construction, il a mis le temps rassuré de la projection à grand renfort d’assurances en tout genre. Même sa biologie et donc le rapport à son propre corps, lui est quelque peu étranger dans la mesure où la science fait là son œuvre. La reproduction domestiquée, les thérapies géniques appliquées, l’on voit partout la science règner grâce à son pouvoir sans cesse croissant de faire reculer les limites, rendant la mort moins consistante, plus accidentelle. Dans le même temps, la démesure des technologies rend nécessaire la prise de conscience écologique de la destruction rapide et systématique de notre univers naturel.

Ainsi, le sujet de notre postmodernité a l’impression de s’autoproduire et en même temps de n’avoir pas de prise sur le réel. Sans filiation, il flotte dans une réalité consommable à souhait. Comment, alors, réintroduire dans cette postmodernité, un dialogue entre les hommes, qui prenne en compte cette errance, ce désarroi, ces inquiétudes et cette perte de sens ? C'est là tout le sens et le pari de ces pratiques de philosophie (cf. Atelier, Café, Consultation, etc.) que nous nous efforçons de faire vivre.

BRUNO GUITTON

 



[1] L’événement récent le plus grandiose — à savoir que « Dieu est mort », que la foi dans le Dieu chrétien a cessé d’être crédible — commence déjà à projeter ses premières ombres sur l’Europe. (…)

Mais d’une façon générale on peut dire que l’événement est beaucoup trop grandiose, trop lointain, trop étranger aux conceptions de la foule pour qu’on soit en droit de considérer que la nouvelle de ce fait — je ne parle que de la simple nouvelle — soit parvenue jusqu’aux esprits à même d’en prendre connaissance ; pour qu’on soit en droit de penser,  a fortiori, que beaucoup de gens s’avisent déjà précisément de ce qui a eu lieu et de tout ce qui va s’effondrer à présent que se trouve minée cette foi qui était l’assise, l’appui, le sol nourricier de tant de choses : entre autres détails, toute la morale européenne. Nous devons désormais nous attendre à une longue et abondante série de démolitions, de destructions, de ruines et de bouleversements : qui serait à même d’en deviner assez dès aujourd’hui pour enseigner cette monstrueuse logique, de devenir le prophète de ces terreurs, de ces ténèbres, de cette éclipse de soleil que la terre n’a sans doute encore jamais connues?

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, LV, &343, Idées Gallimard

[2] Nous sommes en passe d’abandonner une culture liée à la religion, qui contraint les sujets au refoulement des désirs et à la névrose, pour nous diriger vers une autre où s’affiche le droit à l’expression libre de tous les désirs et à leur pleine satisfaction. Une mutation aussi radicale entraîne une dévaluation rapide des valeurs que transmettait la tradition morale et politique. Les figures pétrifiées de l’autorité et du savoir semblent s’être délitées d’une telle façon qu’on peut penser que le changement vécu est mené par le concours spontané de volontés individuelles, sans référence à un programme établi.

Charles Melman, L’homme sans gravité, L’empreinte de la nostalgie, Collection Folio Essai, p 133, 2005.

 

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Introduction

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