Un atelier sur la problématisation : la question de l’érotisme.

Publié le 15 Avril 2008

 

Un atelier sur la problématisation : la question de l’érotisme.

 

L’atelier dont il s’agit ici est composé d’une dizaine d’adultes qui ont déjà suivi la pratique philosophique de réflexion et d'analyse en groupe.

La session débute avec le choix démocratique d’un thème. Celui de l’érotisme semble remporter une large adhésion, c'est-à-dire une large majorité. Seulement un thème n’est pas une interrogation et est demandé aux participants de proposer une question qui les intéresse et qui, sur le thème et dans la vie de chacun, fait problème. Il n’est alors pas inutile comme médiateur de rappeler brièvement ce que l’on peut entendre par problème. Du grec problema, il correspond à un obstacle universel, c'est-à-dire rencontré par chacun dans sa condition d’homme, qui provoque d’abord étonnement, puis gêne, embarras, préoccupation. Très souvent indéterminé, il demande une élucidation ou reformulation précise des termes du langage qui le constituent.

Après ce rappel toujours bienvenu, R nous fait la proposition d’une interrogation :

Pourquoi l’érotisme peut-il devenir problématique dans la vie ? Celle-ci est acceptée par le groupe comme question à problématiser. Quels sens donner aux mots qui la composent ? Tout est-il clair dans cette formulation ? Il nous faut procéder à l’exercice d’élucidation des mots composant l’énoncé.

C. interroge R. sur le mot « vie » qui lui paraît trop vague. R. répond par un complément d’information sous la forme grammaticale d’un adjectif : j’entends par « vie » ce qui se présente, et ce que nous faisons dans la vie quotidienne, affirme-t-il. Le groupe affiche sa satisfaction et accepte volontiers ce complément. Mais que nous faut-il travailler désormais ? Le concept à construire dans les échanges dialectiques est celui d’érotisme. Mot difficile, il n’est pas spontanément objet de définition. Dans ce cas, ce sont les échanges dialogiques contradictoires qui vont autoriser sa possible détermination. En effet, il semble logique de s’attaquer à l’origine de l’interrogation : c’est bien en réalité l’érotisme qui, dans la question, peut faire obstacle à la continuation transparente de l’existence.

Erotisme nous dit W. est amour sensuel. Est alors critiqué l’emploi du terme amour qui réduit le terme érotisme. Pour T. l’érotisme peut très bien se passer d’amour. La sensualité et l’attraction qu’il suppose composeraient les caractéristiques essentielles de l’érotisme. Mais s’il ne s’agit pas vraisemblablement toujours d’amour, L. précise que le désir, pourtant, s’y trouve bien nécessairement. On lui demande alors de reformuler une définition qui pourrait intégrer les acquis précédents. Elle définit l’érotisme comme la condition qui éveille le désir sexuel, entendu qu’il ne s’agit que de l’éveil et non de ce qui en soi pourrait conduire à une pratique génitale clairement identifiable. Après ces précisions, le médiateur opère une reformulation de la question à partir de l’identification entre le mot et sa définition. Souvenons-nous du principe d’identité d’Aristote : si A=A, alors le mot pris comme synthèse ou « englobant » doit pouvoir être substitué par ses déterminations sémantiques internes. Ainsi, nous obtenons : Pourquoi la condition qui éveille le désir sexuel pourrait devenir problématique dans la vie quotidienne ? Après l’écriture de l’interrogation au tableau, le groupe acquiesce : effectivement, le sens de l’interrogation progresse vers une meilleure intelligibilité avec la nouvelle formulation.

Mais est-ce tout ? Certes non, car A. souhaite interroger L. sur ce qu’elle entend par « condition ». Il s’agit pour elle de situations ou de relations entre un homme et une femme qui suscitent l’éveil du désir sexuel. Une fois cette précision acceptée par le groupe, une autre reformulation se construit : pourquoi les situations et les relations entre un homme et une femme qui éveillent le désir sexuel pourraient-elles être problématiques dans la vie quotidienne ? Un débat s’engage alors entre R. et L. sur deux compléments possibles. Pour L. l’éveil du désir sexuel se produit chez l’autre. Il est donc en quelque sorte le destinataire de la stratégie érotique, tandis que pour R. l’éveil se fait dans le sujet « je »  qui « s’érotise ». A ce moment de l’atelier, il est indécidable de prendre parti pour l’une des finalités ou pour l’autre car le groupe paraît fort partagé.

Les participants reçoivent la question et considèrent qu’elle est techniquement légitime mais s’impatientent aussi dans la mesure où il faudrait déjà aller vers les hypothèses de réponse. A cela rien d’étonnant tant on sait que nous sommes prompts aux réponses mais qu’il est bien difficile pour nous de demeurer avec une question.

 La pause est alors nécessaire et…bienfaitrice.

 

La seconde partie débute par une attention que le médiateur souhaite accrue sur la question des destinataires de l’érotisme, entendu que s’il y a relation dans l’érotisme, elle est relation d’intersubjectivité ou relation entre des sujets. Or, nous avons là deux positions fort distinctes en ce qui concerne le « lieu » de l’humain qui érotise. T. entend que si deux individus en relation ont concrètement ces deux visions distinctes : l’un érotise l’autre et l’autre s’érotise lui-même, alors il n’y a simplement pas de relation. Il y a malentendu. L’un des sujets donne toute la place à l’autre. L’érotisme est alors une sorte de don de soi à l’autre. Pour l’autre individu, il est plutôt question de soi et d’obtenir cet éveil du désir en se concentrant sur les sensations que cela pourrait générer. On est là face à une sorte d’égotisme qui indique que l’érotisme ne se partage pas. Mais cette tension peut constituer un véritable problème où la déception et la désillusion peuvent être cruellement vécues.

Mais B. souhaite intervenir sur un aspect jusqu’alors négligé du dialogue pour cerner la problématique : pourquoi avoir abandonné la fin de la question : « la vie quotidienne » ? En effet, l’univers quotidien n’est pas, d’après elle, propice aux relations érotiques. Elle insiste sur l’univers social qui, facteur de refoulement et de contrôle, empêche une vie du désir. Malheureusement, si nous passons le plus clair de notre temps dans ce quotidien social, il devient fort difficile d’instaurer entre les êtres une intersubjectivité du désir. Quelle place, alors nécessairement modeste donner à l’érotisme ? Cette seconde problématisation donne lieu à un assentiment général.

Cependant, le médiateur propose une autre direction méthodologique. Si l’élucidation des termes mêmes de l’énoncé a donné ses fruits puisque effectivement deux problématiques ont vu le jour dans l’exercice, il n’en demeure pas moins que le travail de construction du concept d’érotisme est fort incomplet. Or blocage : le groupe ne voit pas ce que pourraient être d’autres pistes de définition. Le jeu de l’antinomie incarne une alternative possible à la suite de la session. Si nous prenons le terme « érotisme », à quoi serait-il susceptible de s’opposer ? A la pornographie. Mais qu’entendre par ce mot ? D. nous dit que dans la pornographie, on montre tout, c'est-à-dire toutes les pratiques directement sexuelles. A la « monstration » de la pornographie semble s’opposer le « caché » de l’érotisme. G. nous précise que l’érotisme est mystérieux, jouant sur la relation caché/imaginé ou suggéré, donc esthétique : il est mise en forme du désir tandis que la pornographie est souvent laide et crue. La pornographie a pour but la production d’un désir sexuel chez l’autre qu’elle prétend satisfaire. L’érotisme n’implique pas la satisfaction. On voit alors que ce qui fait aussi problème pour notre question est l’investissement et l’attente que le sujet déploie dans la relation érotique. Susciter un désir sexuel sans le satisfaire et construire une esthétique de la relation sont deux projets qui supposent là encore un contrat entre les individus du jeu érotique, sinon, la confusion entre érotisme et mise en scène préparatoire à la relation sexuelle elle-même peut décevoir, blesser, ou frustrer. 

On le voit, cette session a réduit ses ambitions (mais c’est déjà beaucoup) à une recherche du sens d’une interrogation afin de la problématiser. Elle a tourné autour de la construction d’un concept « l’érotisme » et des « raisons » qui en feraient une difficulté existentielle majeure. En définitive, elle a pu cerner ce qui faisait obstacle dans la vie des êtres humains lorsque l’érotisme devait y être réfléchi. Mais ces deux heures d’intense réflexion n’ont certes pas épuisé toutes les ressources de la question. Ont été laissés de côté comme secondaire le verbe « devenir » et le verbe « pouvoir ». Y a-t-il là une hérésie que l’analyse philosophique ne saurait tolérer ? Non. Souvent, la pensée qui se concentre sur la proposition d’une question saisit une première intuition et tente une première mise en forme. L’expérience nous a montré qu’elle était essentielle et qu’elle se révélait être le véritable objet de préoccupation de l’analyse.

L’atelier a donc réussi à atteindre son objectif : problématiser une question à partir de l’élucidation des termes qui la composaient.

 

BRUNO GUITTON.

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Atelier de Philosophie

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