La question de la structure de la pensée subjective dans le rapport à un texte : l’exercice des citations.

Publié le 21 Mai 2008

 A partir de l’explication de quelques phrases extraites d’un ouvrage philosophique, l’exercice des citations consiste à travailler la structure de pensée d’un sujet en  faisant apparaître les présupposés d’une pensée personnelle dans son rapport à l’autre pensée, celle de l'auteur de l'extrait, comme pensée autre. Aborder un texte n’est pas neutre. Lire et comprendre sont des activités conditionnées par les croyances défendues, les expériences vécues, les souffrances endurées ou les plaisirs éprouvés. Mais en est-on vraiment conscient lorsque l’exercice d’explication de texte impose une objectivité qui est celle de la distance autorisant la compréhension de la pensée de l’auteur ? Il faut alors saisir un sens, celui de la citation et non construire sa signification à partir de soi.

Le but de cette activité, pratiquée dans le cadre d’un atelier, consiste à montrer :

1- L’organisation et la cohérence d’une pensée subjective qui conditionne l’herméneutique de l’extrait.

2- Les confusions entre deux attitudes : réagir au texte et l’expliquer.

 

Déroulement de la séance :

 Dans cet atelier de 10 personnes, le médiateur distribue des citations, une à chaque participant.

Quelques exemples :

 Parler consiste à transformer le monde de l'existence en un monde de mots, par conséquent, à le supprimer dans sa manière d'être.

Brice Parain, Petite métaphysique de la parole.

Il faut avoir une terre à soi pour ne pas en avoir besoin... 
Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment.

N’abîmons pas le présent en désirant ce qui est absent. Considérons que ce présent aussi, nous l’avions désiré.

Epicure, Maximes et Sentences.

J'admire comme on peut mentir en mettant la raison de son côté.

Jean-Paul Sartre, La nausée.

Evite les serments, totalement si tu le peux, au moins dans toute la mesure du possible.

Epictète, Manuel.

Maintenant, habitue-toi à la pensée que la mort n’est rien pour nous , puisqu’il n’y a de bien et de mal que dans la sensation et que la mort est absence de sensation.

Epicure, La Lettre à Ménécée.

 

Les 25 premières minutes doivent être consacrées à la réalisation sur feuille de trois exercices.

Dans un premier temps, il est demandé de réagir à la citation sans beaucoup de réflexion : qu’en pensez-vous ou que pensez-vous ? pourraient être les deux questions menant à la détermination de ces réactions, totalement libres.

Dans un second temps, il s’agit d’expliquer la citation elle-même.

Enfin, le troisième exercice demande une confrontation ou une comparaison entre réactions et explication.

 

Voici un exemple de travail réalisé en atelier par Elodie qui se porte volontaire pour expliquer ses analyses et pour répondre aux diverses questions du groupe. Sous la dictée de notre participante, le médiateur écrit au tableau la citation et le résultat des trois exercices demandés.

 

Objet de l’explication, c'est-à-dire la citation :

Si tu as assumé un rôle au-dessus de tes forces, non seulement tu l’as mal tenu, mais tu as laissé de côté celui que tu pouvais remplir.

Epictète, Manuel.

 

Réactions d’Elodie : La citation ne me plaît pas parce que l’être humain n’a pas de limitation. On peut toujours se préparer à assumer un rôle en se le proposant comme défi.

 

Explication d’Elodie: L’homme a un rôle prédestiné. Si on en assume un autre, le manque d’auto critique produit une double erreur : le manque de responsabilité, et la non conscience des limitations.

 

Comparaison entre réactions et explication réalisée par Elodie:  La citation nie la capacité de l’homme pour dépasser ses faiblesses et se lancer de nouveaux défis.

 -------------------------------------------------------------------------------------------

L’on débute toujours par l’explication car elle est censée traduire la compréhension de l’extrait lui-même.

 

Explicatio: L’homme a un rôle prédestiné. Si on en assume un autre, le manque d’auto critique produit une double erreur : le manque de responsabilité, et la non conscience des limitations.

Au groupe, sont demandés deux types d’intervention : question de compréhension de l’explication proposée et critiques de l’analyse d’Elodie. Une question de compréhension concerne la phrase : « L’homme a un rôle prédestiné ». Est interrogée la prédestination d’un rôle alors que la citation ne semble pas y faire explicitement référence. Elodie explique alors que la prédestination correspond aux forces ou aux capacités d’un individu qui grâce à elles,  peut assumer certains rôles et pas d’autres. L’être est alors en quelque sorte fait pour… et ne peut échapper à cette finalité que ses capacités dessinent.  Mais Brigitte souligne qu’il ne s’agit que de possibilités en fonction de capacités et non de prédétermination d’un rôle précis. Elodie accepte cette avancée et retient l’idée selon laquelle les forces et les capacités ouvrent certains rôles ou fonctions sociales sans pour autant consister en une fatalité.

La question de savoir pourquoi elle avait attribué ce sens à la citation reste en suspend. Sans doute, aurons-nous l’occasion d’y revenir…

La discussion se poursuit avec Roland qui souhaite qu’Elodie identifie dans la phrase d’Epictète « le manque de responsabilité (B) et la non conscience de mes limitations (A)». Elodie s’exécute.

 
Si tu as assumé un rôle au-dessus de tes forces, non seulement tu l’as mal tenu, mais tu as

                                 B

laissé de côté celui que tu pouvais remplir.

                                    A

Epictète, Manuel.

 

Or, plusieurs participants ne sont pas d’accord. Il leur semble que la non conscience des limitations explique le choix du rôle au-dessus des forces, et que le manque de responsabilité corresponde dans la phrase au rôle qui devait être assumé. On doit rendre responsable la personne qui écarte le rôle qui devrait correspondre à ses forces. Nous aurions alors ce schéma :

Si tu as assumé un rôle au-dessus de tes forces, non seulement tu l’as mal tenu, mais tu as

A

laissé de côté celui que tu pouvais remplir.

                                               B

 

Elodie reconnaît son erreur et ne cherche pas à défendre son point de vue. Là encore, le médiateur interroge les raisons possibles de cette erreur. Pas de réponse pour l’instant.
Passons désormais aux réactions. Le médiateur demande simplement au public de s'exprimer par rapport à leur contenu.

Réactions : La citation ne me plaît pas parce que l’être humain n’a pas de limitation. On peut toujours se préparer à assumer un rôle en se le proposant comme défi.

 

Le groupe, qui connaît Elodie de longue date, affiche son contentement : il n’est nullement surpris par les réactions de son amie. En effet, Elodie est dans la vie une battante et la notion de défi ne lui est pas étrangère. Elle affirme d’ailleurs ne pas reculer devant les obstacles.
Passons désormais à la comparaison. Là encore, le médiateur demande simplement au public de réagir par rapport à leur contenu.

 

 

Comparaison entre réactions et explication :  La citation nie la capacité de l’homme pour dépasser ses faiblesses et se lancer de nouveaux défis.

 

Quelques intervenants du groupe soulignent qu’Elodie ne propose pas ici, du point de vue de la méthode, une comparaison, mais une conclusion qui réaffirme sa propre position, comme si l’explication avait, au fond, disparu. Elodie accepte la critique.

------------------------------------------------------------------------------------------- 

 

Trois éléments doivent être ici pris en compte et expliqués en tant que structurant la pensée d’Elodie : les erreurs sur le « rôle prédestiné », sur l’inversion de l’identification dans la citation de « la non conscience des limites » et du « manque de responsabilité » et sur une comparaison qui n’est pas faite.

La logique de sa compréhension de la prédestination vient de la gène occasionnée par la citation qui semble limiter l’être dans sa perfectibilité, ce qui en fonction de son caractère n’est visiblement pas acceptable. Pour s’opposer à la citation, elle avait donc besoin de se référer à cette prédestination pourtant absente explicitement de la pensée d’Epictète.

Pour le manque de responsabilité renvoyant au fait d’assumer un rôle au-dessus des forces de l’individu, Elodie sous-entend que l’être doit se connaître lui-même au point d’être responsable d’un rôle erroné. Mais il y a là confusion entre erreur et faute. On ne peut être responsable d’une erreur, toujours involontaire ; on est toujours responsable d’une faute, toujours intentionnelle. Cependant, dans l’optique d’Elodie, être une battante, suppose une conscience absolue des conditions mêmes des choix : il faut connaître pour choisir de se battre.

La non conscience des limitations renvoyant au fait de laisser de côté le rôle que l’on pouvait assumer dispose d’une signification liée à la position courageuse d’Elodie dans la vie. Ne pas laisser de côté des opportunités implique le savoir d’une adéquation entre soi et ces mêmes opportunités, comme manquer les opportunités renvoie à cette ignorance dangereuse. Donc cette adéquation, toujours à réfléchir, réaliser, parfaire, doit être rendue possible par la conviction intime d’Elodie : la perfectibilité de l’homme.

Enfin, si la comparaison n’est pas faite, c’est bien parce que notre participante s’attache à ses présupposés et ne peut faire jouer une explication rigoureuse du texte. Avec des réactions qui stipulent de toute façon un désaccord par rapport à la projection du sens de l’extrait, la pensée d’Epictète est instrumentalisée et n’est pas prise pour elle-même.

 

En guise de conclusion, réaffirmons que l’exercice des citations met en avant les difficultés subjectives qu’il y a à se distancier de soi-même dans le rapport à une autre pensée que la sienne. La ramener à soi, l’interpréter à partir de ses propres convictions est donc monnaie courante et l’on apprend dans l’exercice à se méfier de soi, à se découvrir comme envahissant la pensée d’autrui dans un effort où l’écoute, absente, fait cruellement défaut. Il y a donc une source profondément subjective à l’herméneutique qu’il faut déterminer, pour simplement… comprendre l’altérité en la prenant pour ce qu’elle est : radicalement différente de soi…

 

BRUNO GUITTON

 

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Atelier de Philosophie

Repost 0
Commenter cet article