L’exercice des petits bouts de papier conceptuels.

Publié le 17 Août 2008

L’exercice des petits bouts de papier conceptuels.

 

 

Si nous posons au départ qu’une question philosophique est universelle, nécessaire, objective, et qu’elle concerne la condition humaine, elle devrait apparaître d’elle-même. Or nous nous posons parfois des questions inutiles, obscures, faussement attractives. Elles concernent notre  subjectivité dans une réduction de la pensée à son seul moi. Mais attention, il est possible que malgré tout, ce même moi ne soit qu’une métonymie qui dise le tout d’une interrogation philosophique essentielle, notre propos étant de le vérifier. A cet effet, nous avons conçu un exercice qui peut aider la personne à penser, identifier, réfléchir un questionnement philosophique. Puis de là, à problématiser cette même question. Il s’agit de l’exercice des « Petits bouts de papier conceptuels »

 

Dans un de nos ateliers, nous avons disposé dans une grande coupole des petits bouts de papier rectangulaires. Sur chacun d’entre eux figure un concept : Justice - Hasard -  Liberté – Etat – Droit – Passion – Sciences – Vérité – Bonheur – etc.. Nous demandons à chacun des participants à l’atelier de prendre deux de ces rectangles et de choisir un des concepts afin de proposer une question, qui devra respecter les caractéristiques énoncées comme définissant le questionnement philosophique : Universalité – Objectivité – Condition humaine-

 

Pierre choisit de réfléchir sur la notion de hasard et nous propose cette interrogation : est-ce que le hasard existe ? Nous lui demandons donc de justifier le caractère philosophique de sa préoccupation à partir des critères qui ont été auparavant donnés par le médiateur philosophe.

Pour Pierre, tout le monde se pose la question car beaucoup de nos actions et événements que nous connaissons sont attribués au hasard. L’opinion use, voire abuse de ce concept.  Hasard que nous interprétons comme bonne chance ou malchance d’ailleurs. La question est donc universelle.

De plus, cette question, nous dit Pierre, ne dépend pas de lui en tant qu’individu singulier puisqu’elle est inhérente à une condition humaine qui définit tous les hommes comme acteurs et comme spectateurs des événements. La question est en cela objective.

La première conclusion nous fait reconnaître l’interrogation comme philosophique.

 

Le groupe accepte l’argumentation de Pierre mais Hervé l’apostrophe sur la difficulté de penser le hasard seul. La plupart du temps, on associe ce concept de « hasard » à celui de « destin ». Deux catégories de position philosophique s’affrontent alors : pour les uns, le hasard existe et fait que rien ne soit prévisible ; pour les autres, seul le destin, comme prédétermination du cours des choses explique la production des actions et événements. Pierre accepte de faire jouer l’un des concepts contre l’autre afin d’approfondir la réflexion.

( Précisons en ce qui nous concerne que cette compétence logique d’analyse est la méthode de construction conceptuelle par antinomie).

Il propose alors une interrogation sur les causes. Dans le hasard, il n’y en aurait pas. Un événement se produisant par hasard ne peut nous donner l’occasion de déterminer ses causes. Il est alors inexplicable. Le hasard est la marque de notre incapacité à expliquer. Alors que le destin est le résultat de la volonté des dieux qui ont tout prévu nous dit Véronique. La cause est ici religieuse. Valérie souhaite intervenir pour revenir sur la première définition de notre concept et interpelle Pierre sur le hasard comme absence de cause. Et si nous ignorions ses causes bien qu’elles existent ? 

Se pose alors un problème intéressant qui donne à la question sa profondeur : les deux hypothèses « si le hasard n’a pas de cause » ou « s’il traduit notre ignorance » ne renvoient pas à la même position dans l’existence. A ce moment du dialogue, la question rebondit et se problématise car enfin, comment quelque chose qui n’est pas causé pourrait exister, s’inquiète Hervé ? Si le hasard est absence de cause, il est nécessaire de tirer la conclusion selon laquelle la question se trouve éliminée. Or elle se pose bien puisque Pierre a dégagé son universalité. Dans ce cas, il faut alors accepter un hasard causal dont on ignore l’identification des causes.

 

Le médiateur intervient pour questionner cette ignorance : est-elle totale ? Ignore-t-on toutes les causes d’un événement que l’on considère hasardeux ou connaît-on malgré tout quelques causes existantes ? Le groupe ne saisit pas l’interrogation. Le médiateur prend un exemple. Un homme prend une tuile sur la tête. Malchance dira-t-on, c'est-à-dire malheureux hasard. Pourquoi lui, à ce moment là, dans cette rue là ? Justement, lui, parce qu’il allait voir un ami. Précisément, cette rue, car c’était par elle qu’il fallait passer pour arriver le plus rapidement à la maison de son ami. Justement cette tuile car des couvreurs l’avaient mal fixée sur le toit. On voit par conséquent qu’il y a des causes et qu’elles expliquent un certain nombre de caractéristiques du fait lui-même mais qu’est-ce qui ne s’explique point ? La rencontre de toutes ces causes qui est elle, pour le moins hasardeuse. Le hasard est alors rencontre hasardeuse de séries causales identifiées.

 

Pierre reprend et synthétise la réflexion : le hasard existe comme série de causes explicables et rencontre non explicable de ces causes.

Elodie intervient pour s’opposer à cette ignorance de la cause de la rencontre. D’après elle, tout doit être causé et donc rien n’est hasardeux. Il faudrait,dit-elle, penser un destin qui ne soit pas aussi religieux qu’au début de notre travail.

Le médiateur rappelle que l’enchaînement des causes et des effets que la physique nous expose dans ses lois fait littéralement un destin. Les évènements se produisent alors mécaniquement et nécessairement. La conséquence de cette thèse n’est ni plus ni moins qu’une disparition de la liberté…. D’où d’ailleurs la position d’Epicure qui affirme qu’il vaut mieux, à tout prendre, (car n’oublions pas qu’il s’oppose à l’idée que la foule se fait des dieux)  adhérer aux superstitions populaires de la croyance en les dieux car ainsi, on pourra les « acheter » par des offrandes, que de s’incliner devant le destin des physiciens, face auquel on ne peut rien faire.

L’atelier se termine sur cette référence à Epicure.

 

BRUNO GUITTON

 

Note : Illustration de ce débat avec une partie du texte d’Epicure dont nous nous sommes servi dans nos interventions.

 

En cuanto al destino, que algunos miran como un déspota, el sabio se ríe de él. Valdría más, en efecto, aceptar los relatos mitológicos sobre los dioses que hacerse esclavo de la fatalidad de los físicos: porque el mito deja la esperanza de que honrando a los dioses los haremos propicios mientras que la fatalidad es inexorable. En cuanto al azar (fortuna, suerte), el sabio no cree, como la mayoría, que sea un dios, porque un dios no puede obrar de un modo desordenado, ni como una causa inconstante. No cree que el azar distribuya a los hombres el bien y el mal, en lo referente a la vida feliz, sino que sabe que él aporta los principios de los grandes bienes o de los grandes males. Considera que vale más mala suerte razonando bien, que buena suerte razonando mal. Y lo mejor en las acciones es que la suerte dé el éxito a lo que ha sido bien calculado.

Epicurio, Carta a Meneceo, de Café filosófico, de Bruno Guitton, Ed.CLC

 

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Atelier de Philosophie

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