Sensation et perception

Publié le 2 Mars 2009

Sensation et perception

En quoi la distinction conceptuelle entre sensation et perception est éclairante ? La sensation est une donnée brute qui correspond à la modification d’un sens externe ou interne. La constitution d’une image visuelle par exemple est produite par un mécanisme supposant quelque chose qui est là et qui affecte  l'oeil. D'un autre côté, je puis ressentir une sensation de chaleur sans qu’il fasse froid à l’extérieur. C’est alors le psychisme de l’individu (cf. enthousiasme, honte, timidité, etc.) qui provoque dans son corps  ce type de modification. Nous avons alors affaire au travail du sens interne.

Mais la sensation est très critiquée par la tradition philosophique classique (1) comme source de l’erreur. D’abord, elle influence notre jugement en nous faisant croire à l’existence d’un monde physique en dehors de nous, peuplé d’êtres et d’objets,  causes directes des sensations, qui sont bel et bien présents tels que nous les percevons.  Ensuite, elle contribue à former des catégories universelles susceptibles de niveler ou même d’identifier les sensations au cœur d’une même catégorie. Les sensations de chaleur par exemple sont les mêmes car, si l’on exclut les différences quantitatives, l’individu les ressent toutes de la même façon. La chaleur est chaleur pour tous et toutes. Ici, comme ailleurs.

Or l’on sait bien qu’il n’en est pas ainsi. Les mécanismes sensitifs internes nous montrent qu’il n’y a pas toujours d’objet extérieur les produisant : la chaleur existe sans objet chaud, simplement à partir d’une idée qui influence le corps. D’autre part, la pauvreté du vocabulaire du langage commun a tendance à nous faire limiter ce que l’on sent à ce que le dictionnaire impose. Les multiples nuances de sensation de chaleur qui existent lorsque le soleil brille et nous chauffe, lorsque je viens de terminer une course à pied, quand je viens de me brûler en retirant le plat du four, etc.… nous indiquent que nous ne ressentons pas les mêmes types d’affection. Certaines sont douloureuses, d’autre pas ; certaines sont intenses, d’autres pas, certaines sont agréables, d’autres profondément désagréables, etc.

On entend par perception l’organisation du donné de la sensation. « Je me suis brûlé » suppose en effet que notre entendement comme faculté de juger soit capable d’identifier la cause de cette brûlure (Le plat sorti du four), la localisation (ma main droite), la douleur (plus ou moins grande), les nuances de celle-ci (cela ne me fait pas mal de la même façon tout le temps),etc.…Dans ce cas, il faut comprendre que la perception est ce qui rend intelligible la sensation en articulant les éléments divers que l'on vient de voir.

Alors, y a-t-il une vérité de la sensation ? La condamnation classique voit dans l’expérience sensible de la perception le changement. (2) Et en ce sens, comment statuer sur la sensation si les perceptions sont individuelles, mouvantes et contextuelles ? C’est que peut-être la recherche de la vérité n’est pas nécessairement la recherche la plus adéquate aux phénomènes ici observés. Il faudrait plutôt substituer à cette interrogation celle de l’herméneutique, donc celle du sens. Comment prend sens une sensation ? Réponse : dans une perception d’un individu x, à un moment donné t, dans un contexte c. Ainsi, pensons à la douleur du masochiste, sensation infligée et recherchée, qui lui procurera le plaisir qu’il affectionne parce qu’il aura choisi son partenaire et les supplices qu’il lui fera subir. La douleur n’est donc pas en elle-même sensation de douleur : elle est « colorée » par le psychisme d’un individu qui l’oriente vers un autre objectif dans une situation construite par lui. La vérité est donc celle de l’expérience individuelle et éminemment subjective de la perception.

Ceci, à notre sens, ne devrait pas ouvrir l’espace des condamnations en tout genre mais plutôt  une interrogation sur une économie ou une métriopathie des perceptions. Suis-je capable de construire consciemment ma perception selon les caractéristiques de mon être et surtout selon les objectifs pratiques que je me propose d’atteindre dans la vie ? Sans doute ici repose l’intérêt de la distinction conceptuelle entre sensation et perception.

BRUNO GUITTON

Notes:

1-      Platon, République, LVII.

2-      Descartes, Méditations métaphysiques II.

Rédigé par Bruno Guitton

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