De l'autorité à l'école.

Publié le 9 Avril 2012

 

 

 

De l'autorité à l'école : quelques réflexions à la suite des réunions du C.I.E.N


 

 

Depuis quelques séances , le travail du groupe du CIEN tourne autour de la question de savoir ce qui peut aujourd'hui, dans l'école post moderne, faire autorité. Cette interrogation traverse des champs d'expérience différents. Celui du savoir par exemple : peut-il encore faire autorité dans la relation professeur élève et en fonction de quels objectifs, s'agit-il d'instruire ou d'éduquer ? Celui du pouvoir : la condition de la relation pédagogique est la paix publique permise par l'application du droit ; dans ce cas, comment refonder l'autorité des règlements et donc redonner aux comportements la forme de la sociabilité respectueuse ? Celui de l'être de l'enseignant qui doit posséder l'autorité de la gouvernance d'un groupe et au-delà (ou en-deçà) celle du sujet supposé savoir à qui l'on accepte de conférer la légitimité de sa position de maître. Peut-on lui conférer cette autorité ou s'agit-il d'une disposition ? Peut-il être formé à l'autorité dans un apprentissage ou doit-il la découvrir dans la brutale rencontre de la réalité de la relation pédagogique d'aujourd'hui ?


 

D'abord et avant toute chose, distinguons comme le faisait Hannah Arendt dans la Crise de la culture, autorité et pouvoir . L'exercice d'un pouvoir est d'emblée signe d'un échec : la où la force doit contraindre alors l'autorité signe son échec. Relisons la : Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. Que l'autorité ne puisse prendre sa source dans la détention d'un pouvoir de contraindre par la force, cela ne peut être que bénéfique à la vie de l'école. La violence du monde est suffisamment grande pour que l'école se revendique pour le moins d'être un sanctuaire où la paix est requise.

 

Par la suite, Arendt nous propose une autre distinction fort inquiétante pour l'éducation : L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté. Face à l'ordre égalitaire de la persuasion, se tient l'ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique. L'autorité ne naît pas de la persuasion et ne peut s'exercer par le discours rationnel de l'argumentation. Voilà qui réduit à néant la prétention dans l'école à gouverner par dialogue, conversation, échange, réunion. Donc le verbe n'y guérit rien et ne résout rien. En effet, pour que l'autorité soit la conclusion d'une analyse rationnelle, il faudrait supposer la raison comme faculté universelle, nature spirituelle des êtres ou essence, et en même temps, comme médiat unique de la pensée comme démonstration. Malheureusement, la raison n'est pas la chose du monde la mieux partagée, et à l'école encore moins. Pas de raison donc pour que l'autorité soit reconnue car démontrée.

 

Arendt renvoie alors l'autorité à l'acceptation d'une hiérarchie. Elle est alors conscience de la place de ceux qui sont à l'école : le professeur est maître de l'élève qui reconnaît et assume son statut tandis que l'élève accepte d'être au fond un subordonné. Sauf que l'élève ne le reconnaît plus... Nous nous trouvons dans une situation périlleuse d'un maître qui n'est plus maître que dans son désir de l'être et un élève qui n'est subordonné à rien, flottant dans l'espace d'une école où les contours de la hiérarchie deviennent flous. Ce processus a été analysé dans nos réunions. L'hypothèse proposée est celle du déclin des sources métaphysique et traditionnelle de l'autorité. Les figures du père n'ont pas cessé d'être démystifiées. La mort de Dieu annoncée par Nietzsche, la pensée freudienne du Dieu comme figure surpuissante du père, la critique (dans le sens kantien) de la microphysique du pouvoir menée par Foucault ont abouti à désacraliser l'autorité et donc à la rendre par définition contestable. Bien, on en paie le prix. La réalité est là pour nous en donner de multiples exemples: incivilités, agressions physiques ou verbales se multiplient.

 

Mais si la hiérarchie ne possède plus de fondements transcendants parce que l'autorité est démasquée comme simple phénomène psychologique ou comme instrumentalisation d'un pouvoir qui s'exerce injustement, qu'est-ce qui peut encore donner efficacité et valeur à l'autorité ?

 

 

Première hypothèse : le savoir pourrait faire autorité. L'échec de cette hypothèse est l'objet d'une grande déception de la classe professorale. Les élèves en savent de moins en moins dans l'ordre des sciences et des humanités , mais chaque fois davantage dans l'ordre des technologies ou plutôt de leur usage. De plus, on a vu se substituer progressivement la finalité d'éduquer, c'est à dire de socialiser, au but de l'instruction, c'est à dire à la transmission des savoirs ou des connaissances. Dans ce cas, le professeur , maître car détenteur d'un savoir rappelons-le, n'est plus celui qui professe mais au mieux éduque, au pire gère modestement le désordre en attendant la fin de l'heure et les prochaines vacances. En guise de riposte face aux dangers de la relation professeur élève, les techniques de fuite abondent : il faut déserter l'espace de la classe où il devient pour certains impossible de transmettre quoi que ce soit et inventer les justifications de la désertion sous la forme des multiples « projets  alternatifs » qui cherchent à intéresser ceux que les savoirs ennuient parce qu'ils sont exigeants et parce qu'ils demandent la reconnaissance d'un ordre où justement le savoir est à lui-même sa propre valeur (1). Soyons clairs : le rétablissement de l'autorité des savoirs ne se décrète pas. Les défendre est un impératif mais nous en resterons à la défense...Instruire n'étant plus possible, défendons malgré tout l'instruction tout en affirmant son échec et faisons-le savoir ! En le rendant public, on a au moins le mérite de dire la réalité satisfaisant ainsi au besoin de transparence et à la moralité de la sincérité. Réaffirmons également que l'éducation est un impératif catégorique des parents. L'abandon de leur tâche de la part de certains confinent à la lâcheté. Demander à l'école d'être la métaphore de la famille, c'est « subjectiviser » les relations au cœur de l'école et brouiller les cartes de la hiérarchie. Si le relation professeur élève est affective , s'il faut gérer les demandes d'amour ou d'identification du désir dans son épreuve conflictuelle avec les limites de la symbolique de la loi, alors ne nous étonnons pas de l'envahissement de la violence dans les salles de classe, de la vie scolaire et des bureaux de la direction. Dans sa quête de soi, le sujet est prêt à tout. En réalité, l'élève n'est pas le sujet, comme le professeur n'est pas le gentil confident ou le substitut des parents. Elève et professeur sont d'abord et avant tout dans le monde social, des fonctions.

 

 

 

Deuxième hypothèse: la loi pourrait faire autorité. Un seul aspect de l'analyse retient ici notre attention. D'un point de vue pragmatique, la loi est respectée en tant qu'elle s'accompagne d'un dispositif de sanctions. Si elle est bien le fruit d'un pouvoir législatif, elle n'a d'effectivité que par l'exécutif. Or elle est objet de discussion dans des commissions, on en discute principalement l'impuissance et l'on entend souvent circonscrire ses limites donc d'avance son inefficacité, elle fait alors surtout sourire dans l'éducation. Par ailleurs, réduisant les conseils de discipline à de modestes exceptions, elle soutient explicitement que le contrevenant doit rester dans le social de l'institution à tout prix. Mais c'est oublier naïvement , mais pas démagogiquement, que la loi exclut parce qu'elle protège. Enfermer un délinquant signifie aussi l'empêcher de continuer à nuire. Que se passerait-il dans notre code des pénalités si nous prévenions le futur contrevenant de façon à le rassurer : ton délit ne t'isolera pas car le social toujours est prêt à t'accueillir ? Ensuite, par miracle peut-être, certains s'interrogent sur les forts taux de récidive. .. Dans l'école, on hésite à punir parce que l'on cherche avant toute chose, et comme présupposé, à intégrer. Louable intention mais sur quoi repose-t-elle ? Sur une conception de l'élève qui est désappropriation de soi. L'élève est fait par autre chose que lui-même : la cité le dit, comme le langage l'exprime, comme l'économie l'ostracise, comme l'inconscient le structure, comme la microphysique du pouvoir l'encadre à son insu, etc … Comment alors penser la sanction quand on refuse toute responsabilité a priori ? On peut dès lors proposer une piste : ré articuler le législatif avec son corollaire logique et nécessaire d’exécutif. Une loi juste réprime sans mauvaise conscience précisément parce qu'elle est juste. A charge de l'institution de penser les réorientations possibles après une exclusion : ne rien avoir pensé de ce côté est évidemment coupable.

 

 

 

3e hypothèse : l'homme fait autorité c'est à dire le professeur. Max Weber nous parle de l'autorité charismatique dans le §2 du CHIII d'Economie et société.  Un caractère charismatique repose sur la soumission au caractère sacré, à la vertu héroïque ou à la valeur exemplaire d'une personne ; ou encore émane d'ordres révélés ou émis par celle-ci. Nous touchons là à l'épineuse question du maître : qui doit-il être pour faire autorité dans son enseignement ? Laissons de côté le sacré et la vertu du héros pour nous concentrer sur l'exemplarité. En quoi doit-il être exemplaire ? Nous avons vu que l'essentiel des inquiétudes sur l'autorité revient à interroger la faiblesse de la loi. Il faut donc absolument que l'enseignant dise la loi, non seulement comme ce qui encadre toute collectivité, avec le rappel de sa nécessité pacifique , mais aussi qu'il l'applique. Or on ne peut, comme le magistrat d'ailleurs, appliquer la loi que si l'on en est un exemple : les décisions de l'enseignant doivent être justes et impartiales. Et elles doivent être suivies d'effet. On peut en tirer une certaine définition du professeur : il est celui qui fait comme il dit. Malheureusement, nous observons que, dans le milieu enseignant, une certaine tendance à se décharger de la loi transforme sa parole en un simple verbiage où le terme citoyenneté revient comme un leitmotiv. A défaut de personne juridique du droit, (Rousseau dans le Contrat social parle de sujet de l’État*2), on ne cesse en effet d'avoir recours au concept de citoyen. Tendance compréhensible si l'on définit le citoyen comme la personne juridique active qui vote, participe, bref, agit. Sauf que l'on est encore du côté du législatif et pas de l'exécutif. Cette sophistique tue toute exemplarité puisqu'élève et professeur sont également citoyens, dotés des mêmes qualités et du même pouvoir. Cependant, si la cohérence de l'autorité doit définir le professeur comme citoyen, c'est à dire comme participant aux organes de délibération de l'institution, il est aussi et surtout détenteur du pouvoir exécutif. C'est cette différence vis à vis du statut de l'élève qui fait autorité. Elle doit être portée par le professeur dans sa direction de classe. Convenons-en : si porter cette différence ne s'apprend pas dans les écoles mais dans et par la rudesse de l'expérience, il n'en demeure pas moins que de cette position théorique , il faut être conscient. C'est à notre sens un premier pas essentiel.

Le second a trait au courage. La conscience précédemment décrite doit s'accompagner d'une certaine disposition du caractère à être ferme et à affronter les situations à risque. De nos jours, la relation d'enseignement est en effet une situation à risque. Quiconque s'engage dans ce métier doit impérativement le savoir. D'ailleurs, la baisse tendancielle du nombre d'étudiants qui se présentent aux concours de l'Education nationale prouve que le message du réel est passé. Mais nous serions en droit d'attendre que ce soit l'Etat lui-même qui le fasse passer appelant les hommes au courage parce que la Cité elle-même l'est dans l'affirmation de ses lois et donc de la justesse de ses décisions. Platon le rappelait brillamment au sujet des guerriers dans la République en 429b : La Cité est courageuse par une partie d'elle-même, et parce qu'elle possède en cette partie la force de garder constamment intacte son opinion sur les choses à craindre : à savoir que ce sont celles, en nombre et en nature, que le législateur a désignées dans l'éducation. Nous serons alors mieux lotis dans les écoles si à la fois l'Etat souligne constamment ce qui peut nous faire craindre la décadence ou la déliquescence de notre système, et si dans le même temps, l'enseignant travaille sa disposition à l'affrontement, donc aux risques, servant ainsi la collectivité en faisant preuve d'autorité.

 

 

 

En guise de conclusion, nous dirons que l'autorité du savoir ne fait plus autorité, pas plus que la loi par elle-même, mais que l'être de la loi comme exécutif de l'enseignant peut encore le faire à condition de redéfinir de façon fort traditionnelle, nous en convenons, les positions du professeur et de l'élève face au droit et surtout d'y souligner que c'est bien l'être de l'enseignant qui doit porter dans la cohérence , la symbolique, mais aussi l'effectivité de la loi.

 

 

 

BRUNO GUITTON

 

 

 

NOTES:

 

1- Pour un diagnostic précis de l'état des techniques de fuite, nous renvoyons à l'excellent livre de JP Brighelli, La Fabrique du crétin, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur 2005.

 

2-Cette personne publique qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres prenait autrefois le nom de Cité et prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. A l'égard des associés ils prennent collectivement le nom de Peuple et s'appellent en particulier Citoyens comme participants à l'autorité souveraine, et Sujets comme soumis aux lois de l’État.

 

JJ Rousseau, Du Contrat social, Ch VI , p26 Ed. Classiques Hachette.

 

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Expériences pédagogiques

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