La difficile responsabilité du "je pense"

Publié le 24 Mars 2013

 

Le “je” du “je pense” est entendu comme la cause productrice de la pensée. Ce fut l’un des enseignements fondamentaux de Descartes et de son fameux cogito. Mais cette évidence doit être réactualisée sans cesse. Toute intervention philosophique travaille ce « je ». En effet, les objets de pensée, réfléchis, critiqués, dialectisés modifient en profondeur la personne. Leibniz rappelait que le cogito recelait une double évidence : l’acte de penser et les objets pensés dans cet acte. Ceux-ci font l’être du sujet tant la pensée de l’être façonne l’être de la pensée. C’est en tout cas ce à quoi nous devrions avoir affaire dans l’examen philosophique de la réflexion d’un sujet. Or ce qui ne cesse de nous étonner dans les dialogues en entreprise, dans les institutions ou en classe, c’est le retrait de ce « je » volontaire, cause efficiente de la pensée. Il nous faudrait plutôt en venir à une constatation qui rend le travail à la fois plus difficile et en même temps incontestablement intéressant : quelque chose d’autre pense en nous. Trop souvent, nos interlocuteurs, définissant la philosophie comme culture philosophique font parler à leur place, les auteurs, les thèses, les références, mais l’être qui sous-tend la pensée est ailleurs, peut-être dans le domaine privé où la pensée personnelle pourrait soi-disant donner libre cours à ses analyses sans entrave….Pour le dire plus directement, le sujet se dissimule derrière le caractère officiel de certaines objets de pensée (cf. Mon cours de terminale, le dernier livre que j’ai emprunté à la bibliothèque, ce que m’a dit telle ou telle autorité, la dernière émission d’une chaîne culturelle, le "on" du socialement correct, etc.) ne prenant ainsi aucun risque. Mais la réalité est encore plus complexe. Il arrive que le « je » du « je pense » soit l’être d’un engagement et là, il nous assène les certitudes prévisibles de ses positionnements. Discours de gauche, discours de droite par exemple. Ce qui une fois de plus autorise qu’un autre parle à notre place nous offrant toutes faites des opinions respectables car reconnues. Or tout questionnement discursif dans le domaine de la pensée philosophique, c'est-à-dire de la pensée qui interroge le Beau, le Vrai, le Bien et l’Homme, vise la responsabilité, c'est-à-dire d’abord le fait de répondre du choix de ses propres idées. Que reste-t-il si nous enlevons les fards de la culture, la répétition du discours de l’autre, la bienséance des opinions sociales ? L’être est alors mis à nu dans ce qu’il a de plus difficile à assumer : ses erreurs, ses imprécisions, ses impasses, et ses hésitations. Et nous savons cette épiphanie paralysante surtout quand nous pensons en commun, dans un atelier par exemple. La honte n’est parfois plus très loin... Beaucoup de philosophes professionnels dont je fais partie d’ailleurs se revendiquent de Socrate. Cependant, peu affichent l’humilité de leur savoir en tant qu’il est savoir de leur ignorance. Mais que peut bien valoir l’ignorance dans un monde aux multiples connaissances scientifiques et technologiques ? Une fois de plus : honte à celui qui ne sait point !

Cette situation inquiétante possède des conséquences fâcheuses. Il est évidemment plus facile de changer, de s’adapter, d’être flexible lorsque sa propre pensée n’est jamais mise en jeu dans l’univers du travail ou plus généralement de la relation humaine dialogique. Or ne nous y trompons pas, si l’être n’accompagne pas le changement de son être par et dans le langage, alors personne n’est en train de changer. N’importe quelle personne ayant assisté à une réunion dans une institution publique ou dans une séance de brainstorming d’une entreprise ne peut être que saisie par l’exposition des discours de façade. Stratégie de protection, prudence calculée, timidité conceptuelle, peur de la monstration de ses faiblesses, tout peut justifier l’aporie, mais la tolérer a son prix : celui du vide de la responsabilité et du risque mécanique de la bureaucratie inefficace.

 

BRUNO GUITTON

Rédigé par Bruno Guitton

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