La problématique du présent dans notre pratique de consultation philosophique

Publié le 7 Août 2013

 

Temps de l'instant, il est de plus en plus éphémère car soumis aux exigences de l'hyperproductivité qui considère toute les tâches comme urgentes. Tout doit être fait, au travail, à la maison, à l'école, le plus rapidement possible.(1)Nous entendons souvent dans les consultations les mêmes plaintes : trouver le temps est impossible, je n'ai pas le temps, je suis débordé, je manque de temps,etc. De son présent, l'individu post-moderne n'est plus possesseur. Puisque sa vie de l'instant lui est dictée par des contraintes extérieures, économiques, sociales, familiales, il s'éprouve comme aliéné, c'est à dire dépossédé de lui-même. D'où le sentiment de ne pas vivre sa vie ou de ne pas en avoir la possibilité. Absorbé par les tâches à réaliser avec précipitation, fébrilité ou suprême diligence, l'être s'épuise, s'use, souffre du « burn out ». Pris dans le tourbillon des actions, il devient incapable de se concentrer sur la réalisation de ses projets, ne peut s'épanouir dans une relation à autrui équilibrée et accumule sans cesse du retard, souvent d'ailleurs en culpabilisant. En consultation, les mots traduisent cette pression : urgence, étouffement, surmenage, obsession des délais, vie de fou, on est des robots, la vie passe sans qu'on s'en rende compte,etc...

Ce que disent mes interlocuteurs dans la relation dialogique est simple : il y a une impuissance, voire une impossibilité à faire sien le temps. Or ils se rendent compte qu'une piste existe à partir d'un petit exemple très simple. Deux heures d'une activité quelconque très ennuyeuse et deux heures d'un film passionnant ne sont pas vécues de la même manière. Ce qui semble donc une fatalité : un temps qui échappe et qui passe, fugitif et uniforme, avec une indifférence venant de notre absorption dans l'affairement n'est qu'une manière de vivre le temps ; il n'épuise pas toutes les formes d'existence du temps. Mais ce dont se rendent compte ceux qui consultent se résume à une sorte de découverte originale : le temps peut dépendre de nous ; la preuve nous en est donnée avec l'expérience de la comparaison précédente. Ce sont la passion ou le désintérêt qui font le temps comme épreuve subjective du temps.

 

Le temps serait-il alors réellement du vécu ? On le vit dans ses trois dimensions: passé, présent, futur. En questionnant mon interlocuteur, celui-ci, le plus souvent, illustre ces mêmes dimensions par des exemples : le passé ressurgit par les souvenirs de vacances, d'histoires amoureuses, ou de deuils ; le futur quant à lui s'imagine dans des projets divers, achat de maison, progression professionnelle ou reconversion. Faire prendre conscience que le passé n'est que par l'action de la mémoire, c'est former dans le présent le souvenir, donc disposer du présent pour faire être une partie de notre existence qui n'est plus. Le sujet consultant se voit ainsi ouverte une piste : le présent est MON présent car j'en use pour faire renaître ce qui fut ; serait-ce possible dans la dimension du futur ? L'exercice qui consiste à faire imaginer à mon interlocuteur le futur se solde toujours par une réussite. La projection permet la pensée du projet. Mais là encore, en tant que pensée ou représentation, il en est le maître absolu. Ainsi, confronté l'être souffrant de la dépossession de soi par le présent dérobé, à la conception du temps comme dimensions de la conscience présente, c'est déjà lui permettre de se saisir comme maître et possesseur de ses activités temporelles de conscience, d'être la source de ses représentations du temps.

Première reconquête...

 

Mais notre interlocuteur affiche parfois son impatience en consultation : ce temps comme manière de penser peut-il me faire guérir de la dépossession? La relation dialogique est aussi une relation de confrontation. Confrontation entre la pensée du sujet et une autre pensée celle du philosophe. Prendre de front avec l'autre ce qu'il nous dit... Nous faisons alors intervenir Sénèque qui nous assène une vérité bien difficile à appréhender. Comme philosophe du temps et surtout du temps présent , il affirme sans vergogne que le temps est notre seul bien , qu'il est nôtre et que personne ne peut nous le dérober... « Toute chose, Lucilius, est à autrui, le temps seul est à nous ; c'est l'unique bien, fugace et glissant, dont la nature nous a confié la possession »(2)

Le présent serait donc le seul temps de notre existence ; bien, mais que faire de cette découverte qui va contre les évidences de l'opinion ?

 

En premier lieu, il faut valoriser le présent. C'est LA difficulté de nombre de sujets-consultant Effectivement, il est le seul temps de l'événement, de l'action, de la pensée. Mais mon passé ou notre passé s'écrit celui qui consulte ? Le retour vers lui est fortement déconseillé s'il ne donne lieu à une sage réflexion sur ses apports. Subi, il génère regrets, remords, construit des comparaisons avec l'aujourd'hui où résonnent les appréciations sur les époques, décadence ou progrès. Essayons par des exercices par exemple de faire revivre les bonheurs d'antan. Tout en étant lucide : le passé est nulle part; il est néant. Pas plus que le futur d'ailleurs, temps où les projections humaines buttent sur les incertitudes de ce qui ne peut être prévu ou maîtrisé. Contentons-nous de ce qui est raisonnablement prévisible ! Avec un passé négligé et un futur où on tente de réduire les contingents au minimum, s'ouvre la temporalité de l'ici et du maintenant (3)donc du CARPE DIEM.

Mais pour quel présent ?

 

Sans doute pas celui de l'affairisme de l'urgence. Nous devons être occupés, toujours en mouvement dans l'action. Tout se fait en accélérant, soit avec une densification du temps ou sa compression (4)Malheureusement, nous sommes convaincus qu'ainsi, il faut vivre puisque l'époque post-moderne l'exige, puisque ce sont les affaires qui nous cherchent. Les traiter résume la vie, fait le bonheur des activistes. Les sujets-consultant réalisent alors qu'il est absolument nécessaire de prendre de la distance. Certes, mais comment, dans la mesure où les tâches sont si répétitives, urgentes, contrôlées, et le retard sans cesse accumulé ? N'est-ce pas une injonction inutile, inapplicable car irréalisable ?

Non, grâce au pouvoir de distanciation de la conscience et à sa capacité de dédoublement. Certains élèves, travailleurs ou enfants, sont passés maîtres dans la pratique de cet art de l'évasion. Notre imagination peut faire la voyageuse. On peut être là sans y être. A un ouvrage on peut se consacrer alors que notre imagination nous transporte ailleurs. Echapper à l'aliénation peut consister à investir le présent par le travail de l'imagination d'une écoute flottante...Dans ce cas, on est soi en soi dans l'instant et non plus un autre social, familial dans le vide de l'oppression de l'urgence. Cependant, certains sujets-consultant s'opposent à ce remède dont ils doutent de l'efficacité ou dont l'application s'est révélée bien délicate. Littéralement happés par l'urgence, certains sont dévorés par les impératifs de la temporalité post-moderne. Ils affirment ne pouvoir se payer le luxe du dédoublement, trop risqué pour la productivité de leurs activités.

Nous leur adressons alors une question : qu'en est-il de leur loisir, temps de repos ? Temps de repos, de pause ou otium ? Ils avouent pour la plupart le voir contaminé par le rattrapage de ce qui n'a pas été fait en temps voulu... Tâches ménagères pour ceux ou celles qui n'ont pas réussi à se dégager un moment dans la semaine ouvrable, traitement de dossiers en retard , transport des enfants pour leurs activités extra scolaires,etc. Là encore, il faut confronter ces pertes du temps et pertes de soi à la responsabilité d'une conscience de la temporalité qui doit se reconquérir : en dehors des obligations laborales, sommes-nous libres de nos affaires ? Viennent-elles à nous ou pouvons-nous vraiment avoir du loisir ?(5)

Le loisir doit être Kairos, opportunité à saisir, celle d'un temps enfin instant par une disposition de soi pour soi. Evidemment, certains sujets-consultant rappellent que le repos est essentiel ; le temps de pause est temps de récupération. Il n'est alors que la scorie du temps dérobé, défini par lui, contraint indirectement par lui. Se reposer correspond à un repos de quelque chose. L'opportunité d'une vraie vie du présent suppose le retour de l'otium. Le fameux loisir d'apprendre, d'user enfin de l'instant pour son propre développement intérieur : contempler des tableaux, visionner un chef d'oeuvre au cinéma, écouter une belle musique, lire un grand roman contribuent à l'intensité de l'instant et à un enrichissement de sa culture, de son moi intérieur grâce à la profondeur de ce que l'on ressent. En réalité, ici, pas de reconstitution mais une constitution de soi dans la durée de cet otium. La qualité du temps viendra donc en quelque sorte suppléer à la quantité. Concevons que tout moment de pause suspend le vol du temps dérobé et qu'ainsi, il est à notre disposition comme NOTRE Kairos.

BRUNO GUITTON

 

NOTES

 

1-Selon une enquête de l'INSEE sur l'emploi du temps menée en 1998-1999, près d'un tiers (32,5%) des personnes actives travaillant à temps plein disent manquer de temps au travail, 42,7% sont « fatiguées » à cause de la durée de la journée de travail, et 20,5% d'entre elles se sentent « débordées ».

Christophe Bouton, Le temps de l'urgence, Ed.Le bord de l'eau,p46.

2-En 2005, 40,6% des salariés sont « parfois » « dans l'impossibilité de respecter à la fois la qualité et les délais imposés », 17,6% sont « toujours »  « dans l'obligation de se dépécher », 30,3% « souvent », et 36,4% « parfois ».

Christophe Bouton, Le temps de l'urgence, Ed.Le bord de l'eau,p47.

2- Sénèque, Lettres à Lucilius, L1, §2 p29 Edit.GF,1982.

3-Si le passé et le futur existent, je veux savoir où ils sont. Si je n'en suis pas encore capable, je sais du moins que, où qu'ils soient, ils n'y sont ni en tant que futur, ni en tant que passé, mais en tant que présents. Car si le futur y est en tant que futur, il n'y est pas encore ; si le passé y est en tant que passé, il n'y est plus. Où donc qu'ils soient, quels qu'ils soient, ils ne sont qu'en tant que présents.

Saint-Augustin,Les Confessions,XI,14,Ed.GF,1964,p267-268

4-Le rythme accélère lorsque le nombre d'actions augmente sans que la durée allouée augmente pour autant (c'est la densification du temps), ou, inversement, lorsque l'on exige le même nombre d'actions en diminuant le temps de référence pour les accomplir (c'est la compression du temps).

Christophe Bouton, Le temps de l'urgence, Ed.Le bord de l'eau,p48.

5 -Ne te paie jamais d'une telle excuse. J'ai du loisir et en a qui veut. Les affaires ne nous cherchent pas ; c'est nous qui nous y jetons à corps perdu, dans la pensée que le tracas des occupations est la preuve sensible du bonheur. Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre 106, Paris, Les Belles Lettres, 1999, p170.

 

 

 

 

 

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Consultation de Philosophie

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