La problématique du vieillissement dans notre pratique de consultation.

Publié le 29 Juillet 2013

 

A partir de l'âge de quarante ans, nous avons noté le choix libre du thème du vieillissement pour ceux qui nous consultent. Les années passent ; l'on s'inquiète alors de ses premiers indicateurs : douleurs physiques, limitation dans le futur de certains projets, sentiment de décalage face aux plus jeunes. Avec ces signes, les reproches adressés à la vieillesse s'accumulent : ; elle nous affaiblirait physiquement et psychologiquement ; elle nous marginaliserait en nous écartant progressivement de la vie active ; elle nous rapprocherait de la fin. Ici, avouons que l'effort de problématisation donne immédiatement ses fruits : comment vivre heureux quand on est envahi par de semblables craintes ? La difficulté résiderait plutôt dans les remèdes pour guérir ces symptômes. Comment penser la vieillesse positivement, ou plus humblement, comment faire disparaître ces craintes ?

a) Le processus d'affaiblissement

Commençons par l'affaiblissement. Souvent, l'on parvient en consultation à en cerner le sens. Il s'agit d'un processus où nos moyens physiques et psychiques perdent progressivement de leur efficacité. Le même sport pratiqué depuis des années ne peut plus l'être avec les mêmes performances ; la mémoire nous trahit , les souvenirs s'estompent ; la fatigue se fait sentir plus rapidement. Nombreux sont les exemples de cette lente installation des pertes.

Nous avons alors questionné nos interlocuteurs : par rapport à quoi ces pertes sont-elles évaluées comme pertes ? Elles le sont en fonction d'un âge que l'on souhaiterait éternel, d'une existence modélisée où les ressources de notre être seraient toujours là à notre disposition . Une sorte de jeunesse ou jouvence éternelle. Or les sujet-consultants conviennent que ce modèle n'est qu'un modèle, une perfection par définition toute théorique et dont on ne peut même se rapprocher. Les âges de la vie comportent leurs atouts et leurs inconvénients. La question devient alors celle de savoir si la solution la plus efficace ne serait pas la plus modeste : à chaque âge ses possibilités, ses potentialités, ses limites et ses impuissances. Pourquoi, en effet, ne se focaliser que sur la négativité des limites et des impuissances ?

Notre demande s'est portée en conséquence sur les possibles à l'intérieur des possibles. Que permet de faire le vieillissement ? Quelles sont ses vertus ? On nous a répondu que quand on vieillit, on peut enfin mieux penser, mieux agir car avec le passage du temps, l'expérience s'enrichit, donne de ce fait des moyens plus efficaces pour l'action car elle développe patience, discernement, clairvoyance. Il faut donc se persuader que la perte révèle un gain et que d'une certaine manière, perdre, c'est voir naître des vertus jusque là absentes ou discrètes. Mais faut-il les cultiver ou apparaissent-elles de par le processus du vieillissement lui-même ? Le moment de la confrontation avec un auteur est convoqué. La pertinence de Cicéron sur cette question peut aider. Pour lui, cette période doit donner l'occasion à notre esprit de penser dans un otium, ou temps libre, à disposition, agréable et passionné. Prenons l'exemple de certains interlocuteurs qui viennent réfléchir avec nous, ils se plaignent des défaillances de la mémoire et d'une sorte d'apathie intellectuelle dont ils pensent l'origine dans une sorte d'engourdissement généralisé, autres mots pour désigner la vieillesse. Nous les interrogeons alors de la sorte : en prenez-vous soin ? Leur réaction marque un étonnement spontané : qu'est-ce donc concrètement qu'en prendre soin ? A propos, nous leur faisons lire ce passage de Cicéron : Je travaille pour l'instant au septième livre de mes Origines. Je rassemble tous les témoignages sur l'Antiquité. Je mets en forme, en ce moment même, toutes les plaidoiries que j'ai prononcées pour des causes célèbres. Je travaille le droit augural, pontifical et civil. J'étudie assidûment la littérature grecque et, pour exercer ma mémoire, j'applique la méthode chère aux pythagoriciens :chaque soir, je tente de me souvenir de tout ce que j'ai fait, dit et entendu dans la journée. Voilà comment j'entretiens mon esprit, voilà à quelle gymnastique j'astreins mon intelligence.[1] La vieillesse suppose donc un otium particulièrement actif où la culture, la réflexion, la mémorisation occupent une place essentielle pour éviter une sorte de lente décrépitude. On notera qu'on y fait avec ses moyens, ici intellectuels, puisque l'on prend en considération la diminution des moyens physiques. [2]

b) La marginalisation sociale

La position de nos interlocuteurs brosse un portrait angoissant du rapport entre vieillesse et société. Dans un monde où la socialisation se fait par et grâce au travail, peu à peu, en catimini, on fait prendre à l'être une distance douloureuse avec son environnement social. L'idéologie du jeunisme accentue encore davantage le sentiment d'abandon, d'isolement des vieux et de ceux qui sont en passe de l'être. Ajoutons à cette vision une réelle difficulté à se reinsérer dans le tissu professionnel pour les seniors au chomâge et nous obtenons parfois, pour beaucoup, des symptômes dépressifs. Face à ce désarroi, nous ne prétendons pas apporter une solution aux difficultés économiques et sociales mais nous attaquer à la pensée de cette marginalisation. Frappés, nous le sommes en consultation par l'aporie des sujet-consultants : ils n'ont apparemment aucune solution, constatent un état des choses qui les dépasse et ne voient pas de sortie à la crise qu'ils vivent. En réalité, qu'est-ce qui est en jeu ici ? Etre marginalisés, disent-ils, c'est ne plus être avec les autres, ne plus avoir sa place dans la relation à autrui. Comment donc en retrouver une quand le monde du travail progressivement vous pousse vers la sortie ? Notre première tâche consiste à faire réfléchir cette pseudo évidence selon laquelle le vieux ou l'être-en-vieillissement n'a plus les capacités ou les vertus pour habiter notre monde post-moderne. Là, on retrouve les vertus dont on a déjà parlé : peut-on considérer rationnellement que les qualités de la vieillesse sont inutiles pour exister dans notre société ? La patience, le discernement, la réflexion comme condition de l'action, la riche expérience de la vie, l'habitude des rapports humains, l'enseignement de l'éducation des enfants, etc …[3] constituent des atouts indéniables, trop souvent oubliés ou négligés par la personne elle-même. D'abord pour prendre conscience de sa valeur, ensuite pour se défendre de l'idéologie du jeunisme qui valorise la rapidité, l'agilité, l'hyperactivité, la force, enfin pour faire valoir ces mêmes qualités dans une relation à autrui qui en a bien besoin. Nous avons sur ce point toujours tenté de proposer à nos interlocuteurs une défense de la vieillesse, défense à méditer dans et hors la consultation: La vieillesse n'est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu'à son dernier souffle.[4]

c) Ce lent chemin que la vieillesse jalonne de faiblesses, de limitations avec les regrets qu'elle suscite, angoisse les sujet-consultants parce qu'elle annonce la fin, donnant à la conscience la finitude comme objet. Le problème se concentre sur la crainte de l'imminence de la fin ou sa projection nécessaire dans un futur lugubre. Comment cesser de la craindre ou comment éliminer cet état de préoccupations sourdes ? Dans une pratique de consultation de quelques séances, on peut parfaitement articuler ces angoisses avec la nécessité de mettre la main sur le présent. Quelles conséquences la vie du présent peut-elle nous faire envisager pour retrouver la sérénité dans la vieillesse ?  

Attaquons-nous d'abord à une évidence d'opinion : vieillesse et angoisse de la mort sont-elles indissolublement liées ? Le surgissement de la mort ne concerne-t-il vraiment que les vieux ou ceux qui vieillissent? Les vieux plus que les autres nous dit-on. Sans doute, mais plus que les autres cela signifie que les autres aussi sont soumis à la même anticipation. Amener mes interlocuteurs, dans le travail du cabinet, à penser cette idée les confronte non à la vieillesse mais à l'humaine condition. Pour la jeunesse également, la mort angoisse par sa possible imminence dont les accidents dramatiques de la vie rappellent sa fulgurance.[5] Cette crainte n'est donc pas crainte des vieux, mais crainte de l'homme. Ainsi, la vieillesse ne serait pas essentiellement, et par définition, l'âge de la crainte. Premier point.

Deuxième point: se limiter au présent élimine toute peur de ce qui serait au-delà de l'instant. Ici et maintenant, nous sommes en vie. Nous pensons, agissons, éprouvons, sentons, aimons et dans ce présent qui nous appartient, pas de place pour l'inquiétude morbide. La mort, littéralement, ne possède pas de temps d'existence dans une conscience humaine dont la temporalité ne se vit que dans le moment présent ; pour les vivants et bien vivants, elle n'est qu'une absence[6].

Troisième point, nous avons questionné son objet . Je n'ai peur que si j'ai de véritables raisons de l'éprouver. Celles-ci renvoient à un objet déterminé dont la considération entraîne ce sentiment. Or pour se rapprocher d'un phénomène ou d'un événement, il faut tout simplement lui donner une consistance définitionnelle. Qu'est-elle avec certitude pour nous faire peur ? Elle n'est pas définie avec certitude, donc elle est encore moins définie, oserions-nous dire, avec certitude pour nous faire peur. Ensemble de conjectures religieuses, métaphysiques, doutes sur le destin de l'âme, ou sur un passage vers l'au-delà de la vie, souffle rendu dans son avénement, l'ignorance constitue notre seul rapport à la mort. Faudrait-il alors avoir peur de ce rien ? Faudrait-il alimenter la peur par des suppositions, simples hypothèses ou des croyances qui n'engagent que ceux qui y croient ? Ne nous rapprochons-nous pas dans cette optique de l'incertitude, de ce qui n'a aucune réalité conceptuelle substantielle ? Et du rien, on ne peut se rapprocher.

 

BG

 

 

 

 

 

 

NOTES :

[1]- Cicéron, Savoir vieillir, Ed.Arléa , 1990,p48-49.

[2]-Il faut se servir de ce que l'on a et, quoiqu'on fasse, le faire en fonction de ses moyens. Ibid ,p39

[3]-Ceux qui dénient à la vieillesse la capacité de prendre part aux affaires ne prouvent donc rien. C'est comme s'ils disaient que, sur un bateau, le pilote se repose, tranquillement assis à l'arrière, appuyé à la barre, pendant que les autres grimpent aux mâts, s'affairent sur le pont, ou vident la sentine. En vérité, si la vieillesse n'est pas astreinte aux mêmes tâches que la jeunesse, à coup sûr, elle fait plus et mieux. Ce ne sont, ni la force, ni l'agilité physique, ni la rapidité qui autorisent les grands exploits ; ce sont d'autres qualités, comme la sagesse, la clairvoyance, le discernement. Qualité dont seulement la vieillesse n'est pas privée, mais, au contraire peut tout spécialement se prévaloir. Ibid, p31.

[4]-Ibid, p48.

[5]-Mais j'en reviens à la mort qui nous guette. Pourquoi en faire reproche à la vieillesse puisque c'est un risque que partage la jeunesse ? Pour ma part, c'est après la disparition de mon excellent fils que j'ai réalisé que la mort survenait à tout âge.Ibid.p74

[6]-Donc la mort n'existe ni pour les vivants, ni pour les morts puisqu'elle n'a rien à faire avec les premiers , et que les seconds ne sont plus. Epicure, La Lettre à Ménécée, p77

 

 

Rédigé par Bruno Guitton

Publié dans #Consultation de Philosophie

Repost 0
Commenter cet article